Écrevisses de Dordogne : espèces menacées et lutte contre l'envahisseur américain
Elles sont discrètes, menacées, et pourtant essentielles à la santé de nos rivières : les écrevisses indigènes de Dordogne, en particulier l’écrevisse à pattes blanches (Austropotamobius pallipes), sont en première ligne face à l’invasion d’espèces exotiques venues d’Amérique. Comprendre cette guerre silencieuse dans nos ruisseaux, c’est mieux protéger notre patrimoine aquatique.
Les écrevisses indigènes de Dordogne
L’écrevisse à pattes blanches — l’espèce patrimoniale
C’est la seule écrevisse vraiment indigène du Sud-Ouest encore présente en Dordogne. Son nom scientifique (Austropotamobius pallipes) signifie « écrevisse d’eau douce à pattes pâles ». Elle est classée vulnérable sur la liste rouge de l’UICN France et strictement protégée.
Caractéristiques distinctives :
- Taille adulte : 8 à 12 cm
- Couleur : brun-vert à brun-olive
- Face inférieure des pinces : blanche à bleutée (son nom)
- Pattes : claires, sans marques rouges
- Habitat : eaux fraîches (12-20°C), bien oxygénées, propres
L’écrevisse des torrents (éteinte localement)
Autrefois présente dans les ruisseaux de montagne du Périgord, Austropotamobius torrentium a disparu de la quasi-totalité de la Dordogne. Sa présence n’est plus attestée que dans quelques têtes de bassin isolées.
Les envahisseurs : trois espèces exotiques
Depuis les années 1970, trois espèces d’écrevisses nord-américaines ont colonisé les cours d’eau français, apportées volontairement pour l’aquaculture ou le commerce de loisir. Elles sont aujourd’hui la première cause de disparition des écrevisses indigènes.
1. L’écrevisse de Californie (Pacifastacus leniusculus)
Introduite en France dans les années 1970 pour l’élevage, elle s’est rapidement échappée. Elle a colonisé les rivières de la Dordogne dès les années 1990.
- Identification : Pinces lisses, tache claire caractéristique à l’articulation, corps brun-rouge
- Taille : Jusqu’à 18 cm (plus grande que l’indigène)
- Impact : Très agressive, elle supplante rapidement l’écrevisse à pattes blanches
2. L’écrevisse de Louisiane (Procambarus clarkii)
L’espèce la plus problématique. Arrivée en France dans les années 1970, elle est aujourd’hui présente dans 60 départements. Elle progresse en Dordogne par le sud.
- Identification : Corps rouge vif, points rouges sur l’abdomen, pinces épineuses
- Taille : 9 à 15 cm
- Particularité : Capable de marcher hors de l’eau sur plusieurs centaines de mètres pour coloniser de nouveaux bassins
- Impact : Creuse des terriers profonds qui fragilisent les berges des rivières
3. L’écrevisse américaine (Orconectes limosus)
Introduite dès le XIXe siècle, c’est la plus répandue dans le nord de la France. Elle commence à apparaître dans le bassin de la Dordogne.
- Identification : Bandes brunes transversales sur l’abdomen, taches rouge-brun sur les pinces
- Taille : 7 à 12 cm
- Impact : Grande tolérance à la pollution, elle colonise même les eaux dégradées
La peste de l’écrevisse : un tueur silencieux
Le drame des écrevisses européennes tient en un nom : Aphanomyces astaci, un champignon aquatique originaire d’Amérique du Nord. Les écrevisses américaines y sont résistantes mais le transmettent aux espèces européennes qui, elles, y succombent en 100 % des cas en quelques jours.
Symptômes chez l’écrevisse à pattes blanches :
- Perte d’appétit
- Paralysie progressive des pattes
- Taches brunes sur l’exosquelette
- Comportement anormal (sort de l’eau en plein jour)
Une fois introduit dans un cours d’eau, le pathogène peut y survivre plusieurs années, empêchant toute recolonisation.
Situation en Dordogne : un constat alarmant
Les suivis réalisés par la Fédération de Pêche de la Dordogne montrent une régression continue des populations d’écrevisse à pattes blanches :
| Année | Cours d’eau suivis | Populations présentes | Taux d’occupation |
|---|---|---|---|
| 2005 | 85 | 62 | 73 % |
| 2015 | 95 | 41 | 43 % |
| 2025 | 110 | 22 | 20 % |
Les derniers refuges de l’écrevisse à pattes blanches se situent dans les têtes de bassin des affluents de la Dordogne : la Dronne amont, le Céou, la Vézère en amont de Montignac, et quelques ruisseaux du Périgord noir.
Comment agir à son échelle
Si vous avez un ruisseau ou une source sur votre terrain
Vous pouvez jouer un rôle crucial dans la préservation de l’écrevisse à pattes blanches :
- Maintenez la qualité de l’eau : Ne rejetez aucun produit chimique dans le ruisseau. L’écrevisse à pattes blanches est extrêmement sensible aux pesticides.
- Préservez la ripisylve : La végétation des berges maintient une eau fraîche en été, indispensable à l’espèce.
- Ne déplacez pas d’écrevisses : Relâcher une écrevisse d’origine inconnue dans votre ruisseau peut y introduire la peste.
- Signalez toute observation : Si vous voyez une écrevisse invasive, signalez-la à l’OFB (https://www.ofb.gouv.fr/signaler).
Dans votre jardin
- Si vous créez une mare, ne l’alimentez pas avec de l’eau d’un ruisseau contaminé
- Nettoyez soigneusement vos bottes et épuisettes après une sortie en rivière pour ne pas transporter le pathogène
- Ne vidangez jamais un aquarium d’écrevisses exotiques dans la nature
Que faire face aux écrevisses invasives
La régulation des écrevisses invasives est autorisée et même encouragée. Vous pouvez :
- Les pêcher (sans limite de taille ou de quantité) dans le respect de la réglementation locale
- Les consommer : L’écrevisse de Louisiane, notamment, est excellente à table
- Les signaler : Chaque observation permet aux gestionnaires de suivre la progression de l’invasion
Mais attention : il ne faut jamais les transporter vivantes vers un autre cours d’eau. La loi interdit le transport, la vente et le relâcher d’écrevisses exotiques susceptibles de proliférer.
Protéger l’écrevisse à pattes blanches, c’est protéger l’ensemble de l’écosystème aquatique de la Dordogne. Car elle est un symbole : celui d’une eau pure, d’une rivière vivante, d’un patrimoine naturel que nous avons le devoir de transmettre.
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Registre des Interrogations
Comment différencier l'écrevisse à pattes blanches de l'écrevisse invasive de Louisiane ?
L'écrevisse à pattes blanches (Austropotamobius pallipes) a la face inférieure des pinces blanche à bleutée, des pattes claires, et le corps brun-vert sans taches rouges. L'écrevisse de Louisiane (Procambarus clarkii) est rouge vif avec des points rouges sur l'abdomen, plus agressive, et se déplace hors de l'eau. L'écrevisse de Californie (Pacifastacus leniusculus) a des pinces lisses et une tache claire à l'articulation.
Pourquoi les écrevisses invasives sont-elles une menace ?
Les écrevisses invasives (Louisiane, Californie) transmettent la peste de l'écrevisse (Aphanomyces astaci), un champignon aquatique mortel pour les espèces européennes. Elles sont porteuses saines mais déciment les populations locales. De plus, elles creusent des terriers qui fragilisent les berges, détruisent les œufs de poissons et concurrencent les espèces natives pour la nourriture.
Que faire si je trouve une écrevisse invasive dans ma rivière ?
Notez la date, le lieu précis (coordonnées GPS si possible), prenez une photo et signalez-la à l'Office Français de la Biodiversité (OFB) ou à la Fédération de Pêche de la Dordogne. Ne la relâchez surtout pas dans un autre cours d'eau. En France, le transport et le relâcher d'écrevisses exotiques sont interdits (arrêté ministériel). Vous pouvez capturer et consommer les écrevisses invasives sans limite.