Lamproie ou Anguille ? 5 astuces infaillibles pour ne plus jamais les confondre
« Au détour d’un bras mort ou lors d’une remontée printanière, une silhouette sombre ondule dans le courant. Est-ce l’anguille mystérieuse ou la légendaire lamproie ? Pour le néophyte, la confusion est presque inévitable. Pourtant, 360 millions d’années d’évolution les séparent. »
Dans l’imaginaire collectif, tout ce qui ressemble à un serpent dans l’eau est souvent classé dans le même sac. En bord de Dordogne, cette confusion alimente bien des discussions de comptoir ou de berge. Pourtant, l’anguille européenne (Anguilla anguilla) et la lamproie marine (Petromyzon marinus) n’ont en commun que leur silhouette allongée. Anatomiquement, biologiquement et même historiquement, elles sont aux antipodes l’une de l’autre.
Pour vous aider à briller lors de votre prochaine visite au Jardin de la Lamproie ou simplement pour parfaire votre culture naturaliste, voici notre guide complet pour distinguer ces deux icônes de nos fleuves.
Pourquoi les confondons-nous ?
La confusion repose sur ce que les biologistes appellent la convergence évolutive. Pour se déplacer efficacement dans les sédiments, les herbiers ou les courants forts, la forme “anguilliforme” est optimale. Cette silhouette hydrodynamique permet de se faufiler dans les moindres recoins du chevelu hydrographique.
Cependant, dès que l’on s’approche, les différences éclatent. Voici les 5 astuces pour ne plus se tromper.
1. La Bouche : Ventouse contre Mâchoire
C’est le critère le plus radical et le plus immédiat si vous avez la chance de voir la tête de l’animal de près.
La Lamproie : Un monde sans mâchoires
La lamproie appartient à la classe des Agnathes. C’est un vertébré primitif qui ne possède pas de mâchoire articulée. Sa bouche est un disque circulaire permanent, une véritable ventouse tapissée de dents cornées. Comme nous l’avons exploré dans notre article sur le vampire des rivières, ce disque lui permet de se fixer sur ses hôtes en mer ou de déplacer des galets pour construire son nid en rivière. Chez la lamproie, la bouche est “toujours ouverte” sur le plan fonctionnel, agissant comme un outil de succion extrêmement puissant.
L’Anguille : Un poisson “moderne”
L’anguille est un poisson téléostéen (osseux). Elle possède une mâchoire articulée classique, capable de s’ouvrir et de se fermer pour capturer des proies. Sa bouche est terminale, munie de lèvres et de petites dents râpeuses. Elle peut saisir, mâcher et avaler, ce qui la range parmi les prédateurs actifs de nos cours d’eau. Si vous voyez un poisson qui “bâille” ou qui saisit un appât avec un mouvement de tête latéral, c’est sans aucun doute une anguille.
2. Les Ouïes : Sept trous contre une fente
Le système respiratoire offre un contraste visuel saisissant qui a d’ailleurs donné à la lamproie l’un de ses noms vernaculaires les plus courants.
- La Lamproie : On l’appelle souvent “sept-trous”. Elle possède, de chaque côté de la tête, une rangée parfaitement alignée de sept orifices branchiaux circulaires. Cette structure est un héritage direct de ses ancêtres les plus anciens. Contrairement aux poissons modernes, elle ne “pompe” pas l’eau par la bouche pour la faire passer sur les branchies (car sa bouche est souvent occupée à se fixer) ; elle peut contracter ses sacs branchiaux pour expulser l’eau, un peu comme un soufflet.
- L’Anguille : Comme la majorité des poissons que nous connaissons, ses branchies sont protégées par un opercule osseux. On ne voit qu’une seule fente branchiale de chaque côté, située juste devant la base de la nageoire pectorale. L’anguille possède également la capacité étonnante de respirer par la peau (respiration cutanée), ce qui lui permet de survivre plusieurs heures hors de l’eau, notamment lorsqu’elle traverse des prairies humides pour rejoindre un autre point d’eau.
3. Les Nageoires : L’absence contre la présence
La locomotion de ces deux espèces trahit leur architecture squelettique.
- L’Anguille : Elle possède des nageoires pectorales bien développées, situées juste derrière la tête. Ses nageoires dorsale, caudale et anale sont fusionnées en une seule et unique frange continue qui fait tout le tour de la moitié postérieure du corps. Cette nageoire impaire continue lui confère une agilité remarquable en marche arrière, une compétence rare chez les poissons.
- La Lamproie : Elle est totalement dépourvue de nageoires paires. Pas de pectorales, pas de pelviennes. Elle possède deux nageoires dorsales distinctes, nettement séparées. Cette absence de nageoires latérales lui donne une nage beaucoup plus onduleuse et moins précise que celle de l’anguille. Elle ressemble davantage à un mouvement de serpent terrestre que la nage plus fluide et contrôlée de l’anguille.
4. La Peau : Le cuir contre le mucus
L’aspect tactile (ou visuel rapproché) de la peau est un autre indicateur fiable.
- La Lamproie : Sa peau est totalement nue et ressemble à du cuir très fin. Elle est recouverte d’un mucus protecteur, mais c’est la structure même de la peau, lisse et sans aucune trace d’écailles, qui frappe. Elle est très sensible aux variations de texture du fond.
- L’Anguille : Bien qu’elle semble nue car elle est extrêmement visqueuse, l’anguille possède des écailles minuscules, dites “cycloïdes”, incrustées dans la peau. Chez l’anguille argentée (stade mature), ces écailles sont plus marquées. La peau de l’anguille est également beaucoup plus épaisse et résistante que celle de la lamproie, une nécessité pour ses pérégrinations terrestres nocturnes.
5. Le Cycle de Vie : Des destins miroirs
C’est sans doute la différence la plus fascinante, invisible à l’œil nu mais fondamentale pour leur gestion écologique.
- La Lamproie (Anadrome) : Tout commence dans les rivières comme la Dordogne. Après quelques années sous forme de larve aveugle (ammocète), elle subit une métamorphose radicale pour partir en mer. Elle y devient un parasite redoutable. À la fin de sa vie, elle remonte vers les sources pour se reproduire une seule fois et mourir. C’est le cycle de la reproduction des cyclostomes.
- L’Anguille (Catadrome) : C’est l’exact opposé. Elle naît dans la mer des Sargasses. Portée par le Gulf Stream, elle arrive sous forme de larve transparente (leptocéphale) puis de civelle sur nos côtes. Elle passe ensuite 10 à 20 ans en eau douce pour grandir avant de repartir pour un voyage sans retour vers l’Atlantique Ouest.
Larves : Ammocète vs Leptocéphale
Même au stade larvaire, elles sont impossibles à confondre :
- La larve de lamproie (ammocète) est un “ver” rose-brun qui vit caché dans le sédiment, filtrant l’eau. Elle joue un rôle de nettoyeur.
- La larve d’anguille (leptocéphale) ressemble à une petite feuille de saule transparente qui flotte en pleine mer. Elle est conçue pour le voyage au long cours.
Gastronomie et Folklore : Deux cultures différentes
En Gironde, la distinction se fait aussi dans l’assiette. La lamproie à la bordelaise est un plat de fête, lié au sang et au vin rouge, à la texture proche du gibier. C’est un plat de terroir lourd et puissant. L’anguille, elle, se déguste souvent en “fricassée” ou “matelote”, avec une chair plus grasse et fondante, typique des poissons osseux. On la mange souvent plus simplement, grillée sur des sarments de vigne.
Dans le folklore, l’anguille est souvent la figure de la “rusée” qui échappe aux mailles du filet, capable de ramper dans l’herbe humide pour fuir. La lamproie est la figure de la “mystérieuse”, le “serpent-vampire” qui fascine par son aspect préhistorique et son mode de vie parasitaire.
Un enjeu commun : La survie
Au-delà de leurs différences, ces deux espèces partagent un triste point commun : leur déclin. Qu’il s’agisse de la prédation par le silure, du blocage par les barrages ou du changement climatique, ces migrateurs sont les sentinelles d’un fleuve en souffrance.
À Sainte-Terre, nous travaillons chaque jour à travers des inventaires et suivis rigoureux pour comprendre et protéger ces animaux. Que vous croisiez une lamproie ou une anguille, rappelez-vous que vous avez face à vous un survivant.
Conclusion
La prochaine fois que vous observerez une forme sinueuse dans les eaux de la Dordogne, ne vous laissez plus piéger. Comptez les trous, cherchez les nageoires pectorales et regardez la bouche. Vous saurez alors si vous faites face au “Vampire” millénaire ou à la voyageuse des Sargasses. Deux espèces, deux histoires, mais un même destin lié à la santé de nos cours d’eau.
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Registre des Interrogations
Est-ce que la lamproie est une anguille ?
Non, bien qu'elles partagent une forme allongée, elles appartiennent à des groupes biologiques totalement différents. La lamproie est un agnathe (sans mâchoire), tandis que l'anguille est un poisson osseux.
L'anguille a-t-elle des dents comme la lamproie ?
L'anguille possède de petites dents sur ses mâchoires, mais elle n'a pas le disque buccal circulaire caractéristique de la lamproie.
Laquelle est la plus menacée ?
Les deux espèces sont en danger critique. L'anguille européenne et la lamproie marine subissent toutes deux la fragmentation de leurs habitats et la pollution.