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Étude de l'Observatoire

Lamproie de Planer vs Lamproie Marine : comment différencier ces espèces de nos rivières ?

L'Équipe Jardin De La Lamproie
Lamproie de Planer vs Lamproie Marine : comment différencier ces espèces de nos rivières ?

Lors d’une balade le long des berges de la Dordogne ou au bord d’un petit ruisseau forestier, il n’est pas rare de croiser la route d’un étrange serpent d’eau sans mâchoire. Si l’on pense immédiatement à la célèbre lamproie marine, emblème de la gastronomie locale, on ignore souvent qu’elle possède une cousine beaucoup plus discrète et sédentaire : la lamproie de Planer. Bien qu’elles partagent un ancêtre commun et une structure biologique archaïque, ces deux espèces mènent des existences radicalement différentes, illustrant la plasticité incroyable de l’évolution. Voici notre guide exhaustif pour apprendre à les identifier, comprendre leurs trajectoires évolutives et les enjeux de leur préservation.

Deux branches d’une même famille millénaire : une divergence de 500 millions d’années

Les lamproies font partie du groupe des Agnathes, des vertébrés primitifs qui ne possèdent ni mâchoires, ni écailles, ni nageoires paires. Elles sont les gardiennes d’un patrimoine génétique vieux de plus de 360 millions d’années, mais la séparation entre le genre Petromyzon (marine) et le genre Lampetra (Planer) remonte à près de 500 millions d’années.

Dans le bassin de la Dordogne, nous avons la chance d’abriter ces deux lignées distinctes. Si vous avez déjà eu des doutes entre une lamproie et une anguille, nous vous conseillons de lire d’abord notre article sur les 5 astuces pour ne plus confondre lamproie et anguille.

1. La taille et l’apparence : le choc des gabarits

C’est le critère le plus évident pour l’observateur, mais il cache des réalités physiologiques profondes.

La Lamproie Marine (Petromyzon marinus) : l’athlète marbrée

La lamproie marine est un géant. À l’âge adulte, elle peut mesurer entre 60 et 100 centimètres et peser jusqu’à 2,5 kg. Sa peau est particulièrement esthétique : elle présente des marbrures ou des taches sombres (brun, vert olive, noir) sur un fond plus clair, une livrée qui lui permet de se camoufler sur les fonds de graviers. Ses deux nageoires dorsales sont bien séparées par un espace net, et sa texture est ferme, musclée par ses années de nage en haute mer.

La Lamproie de Planer (Lampetra planeri) : la miniature uniforme

À l’inverse, la lamproie de Planer est minuscule. Elle ne dépasse guère les 12 à 19 centimètres, soit la taille d’un gros crayon. Sa coloration est beaucoup plus sobre et uniforme, allant du gris-bleu au vert olive sur le dos, avec un ventre blanc-jaunâtre nacré. Contrairement à sa cousine marine, ses deux nageoires dorsales sont contiguës (elles se touchent à leur base), formant presque une seule ligne continue.

2. La dentition : un outil de prédation face à un organe atrophié

C’est en regardant de près leur disque buccal que l’on comprend leurs modes de vie opposés.

  • L’arsenal de la Marine : Pour assurer sa phase parasite en mer, elle possède un disque buccal impressionnant muni de 85 à 90 dents cornées acérées, disposées en cercles concentriques parfaits. C’est une machine à râper la chair des poissons les plus robustes.
  • L’ascétisme de la Planer : Ses dents sont émoussées, arrondies et peu nombreuses. Pourquoi ? Parce qu’à l’âge adulte, la lamproie de Planer ne s’alimente plus du tout. Son tube digestif s’atrophie totalement après la métamorphose. Elle vit sur ses réserves de graisse accumulées pendant sa vie larvaire pour accomplir sa seule et unique mission : se reproduire.

3. L’habitat et la géographie : fleuve majestueux vs ruisseau secret

La répartition géographique de ces deux espèces au sein du bassin versant de la Dordogne suit une logique écologique stricte.

  • La Marine est une “Amphihaline” : Elle a besoin des deux mondes. On la trouve principalement dans le lit majeur de la Dordogne et de ses grands affluents comme l’Isle ou la Vézère. Elle remonte le fleuve au printemps pour trouver des zones de graviers vifs (beulhières) où la température de l’eau est idéale.
  • La Planer est une “Sédentaire” : Elle passe toute sa vie en eau douce, ne voyant jamais l’océan. Elle affectionne les zones de tête de bassin, les petits ruisseaux clairs et les affluents de second ordre. Elle est la sentinelle du chevelu hydrographique girondin, peuplant les zones que la lamproie marine, trop imposante, ne peut souvent pas atteindre.

4. Stratégie évolutive : le complexe des espèces jumelles

Un fait fascinant pour les biologistes est que la lamproie de Planer possède une “espèce jumelle” : la lamproie de rivière (Lampetra fluviatilis). Génétiquement, ces deux espèces sont quasi identiques. La lamproie de Planer est en fait une forme qui a “choisi” d’abandonner la migration marine pour rester en rivière, un phénomène appelé spéciation par perte de migration.

En revanche, il n’existe aucune hybridation possible entre la lamproie marine et la lamproie de Planer. Leurs tailles respectives et leurs périodes de ponte créent une barrière naturelle infranchissable, garantissant l’intégrité de chaque lignée depuis des millions d’années.

5. Cycle de vie : une enfance commune, une adolescence divergente

Les deux espèces commencent leur vie de la même manière : sous forme d’une larve aveugle enfouie dans le sédiment, l’ammocète. Cette phase dure environ 6 ans pour les deux. Pour approfondir la compréhension de cette phase larvaire fascinante, consultez notre article sur les 7 ans secrets de l’ammocète.

C’est à la métamorphose que tout change :

  • La marine devient un “smolt” prêt pour l’océan, s’équipant pour une vie de prédateur nomade.
  • La Planer devient un adulte miniature qui reste sur place, attendant le printemps suivant pour frayer et mourir là où elle est née.

6. Statut de conservation : une urgence partagée

Bien que leurs modes de vie diffèrent, elles font face à des menaces similaires en Dordogne.

  1. Le déclin de la Marine : Depuis avril 2023, la pêche à la lamproie marine est suspendue en raison d’un effondrement catastrophique (baisse de 90 % des effectifs). La prédation par le silure au pied des barrages est l’un des facteurs majeurs.
  2. La fragilité de la Planer : Bien que non pêchée, elle souffre du colmatage des ruisseaux par les sédiments agricoles et de l’assèchement des têtes de bassin lié au changement climatique.
  3. Protection Européenne : Les deux espèces sont inscrites à l’Annexe II de la Directive Habitats. Elles bénéficient des réseaux Natura 2000, mais la protection sur le papier doit se traduire par des actions concrètes sur le terrain : restauration des petits cours d’eau et effacement des seuils.

Conclusion

Qu’elle soit une géante marbrée des mers ou une minuscule habitante argentée de nos ruisseaux, la lamproie est un témoin irremplaçable de l’histoire de la Terre. Apprendre à différencier la marine de la Planer, c’est porter un regard plus affûté sur la richesse insoupçonnée de la Dordogne. La prochaine fois que vous apercevrez une petite silhouette s’agiter dans les graviers d’un ruisseau en mai, ne l’ignorez pas : vous êtes peut-être face à une lamproie de Planer, la petite gardienne sédentaire d’un héritage de 500 millions d’années. Préserver ces deux facettes de la vie, c’est assurer que la musique des rivières ne perde aucune de ses notes les plus anciennes.